Séminaire de l’École Doctorale « Cognition, comportement, conduites humaines » - Institut de Psychologie - Paris-Descartes
En collaboration avec l’École doctorale « Cognition, Langage, Interaction » - Université Paris 8,
l’École doctorale « Recherches en psychanalyse », ED 450 - Université Paris 7,
le CESAMES et l’IHPST

Bertrand Ogilvie : peut-on faire une psychothérapie d’enfants autistes ? Deligny
Dans L’Arachnéen, Fernand Deligny fait une curieuse remarque. Pour qu’un autiste vive, dit-il en substance, il faut un espace infini. Comprendre cette affirmation suppose qu’on s’entende sur quelques termes. L’autiste, la vie, l’espace, l’infini. Deligny ne donne pas à ces mots un sens ordinaire. L’autisme n’est pas une maladie, mais une dimension de la vie humaine ; toutes les manières d’organiser la vie de ceux que la société considère comme des inutiles ne sont pas acceptables ; l’espace n’est pas dans ce contexte une réalité comptable, ou géométrique ; l’infini, enfin, n’est pas non plus une quantité mais une possibilité.
Soit l’autiste conçu par l’institution comme celui qui « n’a pas lieu d’être », puisque rebelle à toute institutionnalisation qui constitue l’humain et lui assigne son lieu. Au cœur des débats de l’époque entre l’inné et l’acquis, Deligny prend acte de l’absence de nature, caractéristique de l’humain, qui laisse le champ libre à son institution infinie, à commencer par celle du langage. Mais ce n’est pas pour renoncer d’autant à l’idée d’une « nature humaine ». Par rapport aux thématiques contemporaines, elles-mêmes opposées, de Sartre, de Lacan ou de Heidegger, la discussion qu’il engage s’appuie à la fois sur l’éthologie, les perspectives ethnologiques ouvertes par Levi-Strauss et par Clastres et surtout sur l’observation des enfants autistes dont il est entouré. Pour mieux dire encore, il ne s’agit pas tant d’une observation que d’une mise en œuvre d’un travail d’écriture suscité par la situation matérielle qu’il a lui-même initiée et qui tend à court-circuiter et à repousser les frontières habituelles, matérielles et langagières dans lesquels sont normalement cantonnés, pensés et nommés ceux que l’existence sociale ordinaire exclut. Le postulat de cette écriture, assimilable clairement pour lui à une décision politique, et non éthique, est que dans cette nudité, cet abandon du regard filtrant, cette suspension de tout jugement qui est en même temps recherche d’une certaine jubilation d’être immédiate, l’humain se laisse voir. Non pas une humanité originaire, idéal à retrouver ou à restaurer, mais une humanité perdue en ce sens que l’humain n’advient d’abord qu’en se perdant, et plus encore en se perdant dans cette perte. C’est l’oubli, la négation de cette perte qui est pour Deligny mortifère, non la perte elle-même. Ecrire devient alors le moyen de donner existence à un « vivre autrement » qui demeure sans doute le murmure incompris des versions normalisées de la vie humaine et qui n’est plus perceptible que sous la forme limite de l’effraction, de la violence, de l’insupportable et du repoussant.